Ce fut une belle et douce soirée
Elle commença par la traversée nuitamment d’une banlieue que certains (j’ai des noms) trouvent hostile, avec des noms de rues rappelant de longues pages de combats pour la liberté, Stalingrad, Henri Barbusse, Salvador Allende, pour arriver à la Salle Pablo Neruda, sous la mairie de Bobigny.
Pour certaines lectrices qui n’ont pas dépassé la place de la Nation (oui, je sais, je fais du parisianisme primaire et je m’en excuse auprès de mes chères lectrices du reste de la France), je précise que je sévis au-delà du périphérique, dans des lieux exotiques que l’on nomme le 9.3 et le 9.4.
Mais je m’étais assuré d’un ausweis de grande valeur, en la présence de Mlle la Conseillère, élue apparenté communiste.
Donc après avoir traversé de charmantes bourgades nommées Montreuil-sous-Bois, Romainville, Noisy-le-Sec, et enfin Bobigny, nous retrouvons toute pimpante et couvée du regard par deux vigiles bienveillants Melle Bru, la chérie de Mr Boulard, nous nous engouffrons dans la salle Pablo Neruda.
Mais tu te demandes où je veux t’entraîner, cher lecteur pendu à mes lèvres. J’y viens, j’y viens.
Je t’emmène ce soir au concert de Daby Touré.
Qui c’est, entends-je déjà dire dans les rangs compacts de mes lecteurs.
Je cite : « Descendant de la fratrie sénégalaise Touré Kunda, Daby Touré est né en Mauritanie mais a grandi en traversant une grande partie de l’Ouest africain entre Dakar, Nouakchott ou Zinguinchor. Ses nombreux voyages lui ont apporté une parfaite maîtrise des langues wolof, soninké et pulaar, ajoutant à cela ses langues maternelles le hassanya et le maure ».
J’avais anticipé en emmenant avec moi Monsieur Gendre, lui-même mauritanien, mais bien que natif d’un père maure et d’une mère sénégalaise, il m’avoua piteusement ne pas tout comprendre aux chansons.
Il me faut faire un aparté à ce stade de mon récit. Un gendre est toujours piteux de se faire prendre en défaut par son beau-père, (même s’il l’appelle papa), c’est une constante que tu apprendras, cher ami(e) lecteur(trice) père ou mère d’une adorable petite fille qui convolera (ou pas, d’ailleurs) toujours trop tôt et te ramènera un beau jour un adolescent boutonneux et pourtant sûr de lui. Pousse le un peu, et tu verras sur son visage la marque du respect éternel de celui qui croyait savoir et découvre que le vieux sait encore plus !
Donc je reprends le fil de ma narration.
Nous parlions de Daby Touré, « Voix douce et guitare soyeuse aux racines africaines… ». Alors, si comme moi tu es guitariste amateur, si comme moi tu as passé une partie de ta vie à construire et réparer des instruments de musique dans ton atelier de lutherie, tu te poses la même question que moi : qu’est ce qu’une guitare soyeuse ? Et bien moi, je connais la réponse !

C’est déjà une demi-casse amplifiée, fabriquée dans l’atelier Godin au Québec (les connaisseurs apprécieront), qui ne présente aucune autre particularité que d’être jouée par un dompteur de cordes assez expert pour en tirer toute la quintessence. Alternant arpèges enchanteurs, rythmiques très syncopées, percussions sur la caisse et les cordes, Daby Touré nous emmène dans un monde musical très envoûtant et très particulier.
Ajoute à cela une voix douce, comme il est précisé sur l’affiche, qui passe avec une facilité déconcertante du ténor au haute-contre, parfaitement soutenue par une basse cinq cordes et une batterie jouée de manière très élégante, toute en finesse, sans abuser des cymbales et avec un support rythmique sur les toms très efficace. Je voudrais faire ici une dédicace à une mère si fière de son caresseur de peaux. Ma chère, je comprends les frissons qui te parcourent lorsque Des Bois soutient à l’énergie et avec finesse les chorus de ses potes. Moi-même, je vibre à l’unisson de la peau lorsque Mr Boulard souligne les crescendos de l’orchestre symphonique hiératiques derrière ses cinq timbales. A ce propos, les 30 ans de l’orchestre des jeunes du conservatoire seront fêtés samedi prochain.
Donc Mr Boulard a apprécié, Mlle Bru a trouvé à son goût, Monsieur Gendre était définitivement accro, quand à Mlle la Conseillère, elle regretta juste que Prunelle de ses Yeux ne soit pas présente.
Car en effet, la magie d’un concert de griot africain, c’est l’ambiance, la grande humanité qui s’en dégage. On y trouve ce qui fait la force du métissage : des blancs et des noirs, des jeunes et des vieux, des bobos et des banlieusards, et surtout, surtout, une tripotée d’enfants de 3 mois à 6 ans, qui retrouvent pour un soir des racines qu’ils n’ont pas connu, mais qui sont indélébilement inscrits en eux. La prochaine fois, Prunelle de ses Yeux sera sans doute du voyage.
Pour revenir à Daby Touré, sachez encore qu’il a été découvert du grand public pour avoir fait la première partie de la tournée de Peter Gabriel en 2004. « Guitariste hors pair, arrangeur avisé, il nous embarque dans les eaux d’un folk raffiné et aérien d’une rare intensité. Une boussole à suivre… ».
Je confirme, j’en ai eu parfois les larmes aux yeux tellement l’émotion était forte.
Allez-y, ou écoutez ses disques : Diam et Stereo Spirit.