L'éclipse, de Rezvani
J'ai une amie de coeur avec qui je passe des moments délicieux, à parler littérature, musique, peinture, qui m'a accordé sa confiance et pour qui j'ai une affection sans limite. Lors d'une de nos conversations, nous en sommes venus à parler de l'affection que nous avions envers nos proches, et de la douleur de les voir partir parfois prématurément, en tout cas toujours trop tôt, et du drame de ne pas avoir reçu tout l'enseignement qu'on en souhaitait, ou de ne pas avoir dit tout ce que l'on voulait leur dire...
Et cela m'a remis en mémoire une lecture relativement ancienne, que j'ai souhaité lui faire partager. Et j'avoue que la critique qu'elle vient d'en faire me laisse pantois. J'y retrouve avec bonheur et plaisir une connivence (peut-on parler de connivence à la lecture de ce livre ?), une communion de pensée, qui me confirme que les amitiés (les amours ?) littéraires et musicales sont celles qui prennent au coeur et qui durent.
J'ai des souvenirs diffus de ce livre, "L'éclipse", de Serge Rezvani, que j'ai lu dans des circonstances très particulières. Ma soeur venait 6 ans après mon ainée, et au même âge, de nous quitter du même mal. Dans la force de l'âge. Je venais également de me séparer de ma femme, et j'étais dans une période de grande incertitude professionnelle. Et voilà que, suivant la production littéraire de l'écrivain qui m'a sans contestation le plus ému, dans l'univers duquel je me retrouve si naturellement, je lis l'Eclipse qui venait de paraître. J'avais il y a très longtemps lu "Les années Lula", puis "Les années Lumière", oeuvres de jeunesse dans lesquelles Serge Rezvani racontait la rencontre d'une jeune fille de quinze ans, qui allait, d'évidence, devenir l'amour de sa vie, amour exclusif, amour fou, puisqu'en 50 ans de vie commune, ils n'auront été séparés physiquement que quelques jours, 5 ou 6 tout au plus, et qu'ils n'auront pas d'enfants, de peur d'introduire un tiers dans leur histoire avec qui partager cet amour exclusif.
Ce récit, dont mon amie parle si bien, m'avait particulièrement touché dans cette période trouble de ma vie, et m'a renvoyé à mes propres interrogations sur l'amour et son déclin. Et ce que j'ai aimé dans ce livre, c'est que loin d'une introspectiobn, d'un égoïsme surfait qui plongerait le narrateur dans un déni de l'être aimé, pour s'apesantir sur son propre sort d'homme abandonné, il met toujours l'histoire du couple, cette fusion de deux être aimants, en perspective de l'histoire qu'il vit, portant son attention sur la femme aimée, sa déchéance toujours digne, même dans les moments les plus extrêmes de sa maladie, comme un amour qui même dans la mort reste sublime, et non pas sublimé. Et cette attention fait écho à son propre désarroi, sa propre déchéance d'homme vide de son amour, car ayant perdu l'objet même de cet amour, un être de chair qui renvoie la propre attention qu'il lui porte. Et l'expression la plus cruelle que Rezvani emploie, c'est celle de "cadavre vivant", car vivant Lula reste, mais morte dans ses yeux et dans son affection à l'autre, ce désormais étranger.
Et l'on sent le découragement de cet homme abandonné, et sa révolte face à la déchéance de sa femme, son amour, comme s'il voulait par sa seule volonté dépasser le mal, si pathétique Don Quichotte.
Et j'avais constamment le visage de ma soeur aimée devant moi en lisant ce livre, ma soeur dont la seule marque de reconnaissance, car elle m'avait reconnu dans son exil intérieur, mais aussi parce qu'elle avait de la reconnaissance pour l'adieu que je lui faisais sur son lit de douleur, son lit de mort, était de verser une larme. Et cette larme, je la porte en moi, comme Rezvani la portera, indéfiniement.
Et pourtant, deux ans après la mort de sa femme adulée, Rezvani renaissait à l'amour avec la rencontre d'une femme, Marie-José Nat, qui venait de vivre la même histoire avec un homme aimé de passion pendant également 50 ans, disparu depuis peu. Et entre deux solitudes pourtant définitves, l'amour a ressurgi, certes plus sage, moins fou d'une jeunesse passée ensemble, mais tout aussi dense et profond. Et j'ai vu également mes deux beaux-frères revivre cette résurgence des sentiments, et j'ai trouvé ça beau.
Je ne crois pas toutefois que mon chagrin de perdre ma soeur a eu quelque résonnance sur la lecture et l'amour de ce livre. Il m'a semblé juste être un écho à une souffrance intemporelle, la perte d'un être cher, dont j'avais concommittament à cette lecture une illustration dans ma propre vie. Et c'est cette simultanéité des faits, d'une part le départ de ma soeur aimée qui me renvoyait également au départ de mon aînée aimée, d'autre part la manière dont Rezvani relatait la perte de son amour, qui a amplifié la beauté de ce texte.
Mais j'ai trouvé à la lecture de "L'éclipse" matière à réconfort et plusieurs enseignements. La mort n'est pas une perte irrémédiable dès lors que l'on sait entretenir la mémoire. C'est pur égoïsme que de regretter le départ de l'autre, car c'est toujours par rapport à soi que ce regret est formulé. Qu'ai-je été dans la souffrance de mes soeurs, comme Rezvani dans la souffrance de Lula, qu'un être en bonne santé, lucide, pouvant se projeter dans un avenir proche ? Je ne suis pas à plaindre d'être resté en vie, je n'ai pas le droit de me plaindre du départ de mes soeurs, sauf à paraître totalement infatué de ma propre vie et d'un égoïsme total. Ces pertes m'ont marqué, mais m'ont fait également grandir, et si je devais faire le bilan, sans conteste c'est le bonheur d'avoir vécu tant de moments intenses et tant de choses riches avec elles qui ressort, plus que la douleur de les avoir perdues. Je ne me sens pas le droit d'être nostalgique de ce qu'on aurait pu faire, alors même qu'elles ne sont plus là pour les vivre. En revanche, je ne trouve, dans l'enseignement qu'elles m'ont donné, aucune urgence à vivre. Pourquoi vivre plus intensément la relation avec un être cher, sous prétexte qu'il peut disparaitre sans prévenir? Et quand bien même, est-ce que cette accélération, cette urgence, ce désir de ne pas passer à côté de choses si fragiles aurait un sens ? Je ne crois pas. De me presser de donner pour avoir le sentiment d'avoir plus donné, donc de ne plus, ou d'être moins, redevable, ne m'apporte aucune satisfaction intellectuelle ou affective.
J'ai un souvenir très diffus de ce livre, comme s'il avait germé en moi sans que j'ai souvenir de la graine. Au point qu'avant de l'offrir à mon amie, je ne l'ai pas relu. Mais il irradie encore en moi. Comme une pépite qui brille, une étoile qui me guide. Un livre culte, pour revenir sur le billet précédent.