Giton

Publié le par Philémon

Nous étions encore dans les années Giscard, ou au tout début des années Mitterrand, ma mémoire vacille un peu.

J’étais luthier dans cette ville du sud, j’avais un atelier dans le cœur de ville, dans une rue étroite une vieille bâtisse du XVIème siècle.

Bien sûr, j’avais une inclination particulière (je l’ai toujours, d’ailleurs), pour les artisans (d’Art, diront certains, mais l’art est dans le geste, pas dans la finalité). Mes amis de l’époque étaient évidemment facteur de pianos, facteur d’orgue, luthier d’instruments à vent, mais aussi encadreur, doreur à la feuille, fabricant de jouets, bijoutiers… Toute une engeance parmi laquelle je me sentais bien, une cooptation de faiseurs d’objet, de dresseurs de sons, de donneurs de rêves.

Et dans une petite rue, pas très loin de la mienne, une petite échoppe minuscule, de la taille d’une maison de poupée, avec une vitrine lilliputienne, qui un jour attira mon regard. Au milieu d’un étal décoré de bijoux et d’orchidées, une vasque habillée d’un velours noir sur lequel des pommes d’un vert acide, des Granny, brillantes et lustrées, semblaient à peine posées, pour ne pas dénaturer la savante architecture des lieux.

Sur la porte, un seul mot, Giton.

Je poussai la porte, entrai dans cette caverne qui sentait à la fois l’encens, l’humidité et quelques saveurs exotiques.

Giton était un garçon fort maniéré, pas très grand, un regard franc, un sourire éclatant. Il régnait en maître dans ce capharnaüm, cet espace clos, où je pouvais presque toucher les deux murs en écartant les bras. Ou plutôt les vitrines, car de part et d’autre de cet étroit goulet s’élevaient jusqu’au plafond deux vitrines, l’une consacrée aux bijoux, l’autre aux orchidées, les deux passions de Giton.

C’est dans son échoppe que me vint l’amour conjoint des opales, - il en possédait des dizaines, montées ou non en bague, ainsi que des colliers et des bracelets parfois kitsch, mais d’un goût très sûr -, et des orchidées, mais pas de cymbidium quetoutes les jardineries actuelles se doivent de mettre à profusion en étalage, non, de délicates orchidées botaniques, des plantes aérobies, des parasites se nourrissant des arbres sur lesquels ils poussaient.

Car Giton fermait sa boutique six mois par an, pour aller arpenter la forêt amazonienne à la recherche des plantes qu’il ramenait, avant que l’importation de végétaux devienne réglementée. Il se disait que Giton et son ami vivaient dans un grand appartement du centre ancien, en compagnie de plantes exotiques, de plantes tropicales, dans une luxuriance de jungle avec un singe apprivoisé.

J’aimais m’attarder dans cette boutique, choisir le bijou qui allait marquer tel ou tel événement de ma vie, et humer longuement cette odeur d’humus, de pourriture, de terre trempée, écouter le clapotis des gouttes tombant sur les feuillages…

Un jour, la boutique fut fermée. Je n’y fis pas plus que ça attention, attendu que Giton avait une conception toute personnelle du commerce, ouvrant quand il en avait envie, ou quand il l’avait décidé, partant sur les routes sud-américaine ou dans les iles de Java et de Bornéo, ou sur les stands des salons de bijouterie à Amsterdam.

Pourtant, une feuille scotchée sur la porte attira tout de même mon attention. Finement calligraphiés, ces mots : Giton nous a quitté pour son ultime voyage. Il vous salue.

Nous découvrions alors l’épidémie du sida.

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M
les plaisirs de la vie... ces rencontres.. plus ou moins longues, plus ou moins intenses... mais croiser des gens...de cette "trempe"...c'est un bonheur
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P
<br /> Oui, un vrai bonheur de rencontrer des personnes qui ont une passion, même discrète.<br /> <br /> <br />
M
Giton... je connaissais le nom commun, mais pas utilisé comme prénom... Des opales? tu serais heureux en Australie, il y en a des millions de différentes... je viens juste te rendre une visite de courtoisie, avant le dodo, pour te dire que je reviendrai lire TOUT dès que je suis enfin en vacances!! bisous
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P
<br /> TOUT, Marie, d'ailleurs je te poserai des questions pour m'en assurer !<br /> Baisers ma belle, bientôt la quille, tu dois attendre avec impatience ! Les nains, le blond, alanguie sur la plage... N'oublie pas William pour éviter que la décoloration de tes cheveux fasse des<br /> ravages dans ton esprit en vacances !<br /> <br /> <br />
B
Sais-tu que j'ai acheté une bague avec une opale récemment ??
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P
<br /> J'aime beaucoup cette pierre, qui est si vivante qu'elle peut mourir et noircir irrémédiablement.<br /> <br /> <br />
M
Dur dur... c'est là qu'on se rend compte que cette maladie est toujours là, et surement plus proche que ce qu'on croit...
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P
<br /> Oui. Mais au-delà de la maladie, ce que je garde de cette rencontre, c'est cette sérénité et cette douceur, Giton (dont je n'ai jamais connu le véritable prénom) était un type bien, et j'aime bien<br /> les être authentiques.<br /> <br /> <br />
E
Luthier?<br /> Mon violon rangé sous mon lit vient de faire demi-tour.
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P
<br /> C'est dommage de le laisser dormir. Ces petites bêtes ont besoin d'exercices réguliers ;-) Dites donc, vous en avez vous aussi dans votre sac, Manue. Débarrassez-vous de beaucoup de choses, mais<br /> gardez le violon.<br /> <br /> <br />