Mon père, ce héros
Ceux qui me connaissent savent que j’ai tout de l’ange blond (on ne rigole pas !) et que mes amis les jaune et bleu suédois sont mes potes. Et comme je leur ressemble, grand, beau, aérien (on ne rigole toujours pas !), je pensais avoir une intelligence frisant l »intuition pour le montage de meubles.
J’allais les agonir d’injures lorsque je décidai de faire un break, et dans ma messagerie, un mel de mon frère me renvoyant un article du Dauphiné Libéré interviewant mon père. Eh oui, j’ai encore un père, malgré mon âge avancé, et mon père est un héros discret.
Je t’explique.
J’ai cinq ans (si tu as suivi, je suis le troisième à partir de la gauche sur la première photo là, bravo Chou). Je quitte dans des conditions peu idéales le Maroc en décembre, allongé dans le fond de la voiture en proie à une crise de rhumatisme articulaire aigü, qui me vaudra six mois d’injections de pénicilline, gardé par ma petite mère sœur ainée. Quand je dis maintenant que je ne souhaite pas même à mon pire ennemi de souffrir autant, je sais de quoi je parle. Car, ami lecteur, je te parle d’un temps où de Gaulle revenait au pouvoir et où Michel Debré avait juste rédigé la Constitution de la Vème République, et où la médecine avançait à grand pas, mais de manière souvent brutale.
Je quitte donc le Maroc en décembre de cette année 59, par 20°, pour arriver deux semaines plus tard à Berlin où les vents des plaines polonaises soufflaient un - 20 ° !
Mais, me diras-tu, pourquoi Berlin, pourquoi le Maroc ? Parce que mon père, ce héros, avait la bougeotte. Et que plutôt que ce morfondre à Courcelles-Chaussy (banlieue de Metz) dans une paroisse étriquée de 50 familles, en bon alsacien voyageur, il sent l’appel du large et s’engage pour la guerre d’Indochine. Eh oui, mon père est pasteur, il devient aumônier militaire. Et n’essaie pas de me faire dire que prêcher la bonne parole aux armées est antinomique, je ne relèverai pas, j’ai fait ma révolution en son temps, je laisse mon père avec ses contradictions qui n’en sont pas. Pense par exemple qu’alors que de Gaulle (eh oui, toujours le même) s’assurait du soutien de l’armée à Baden-Baden en 68 auprès du Général Massu, je déambulais les cheveux plus bas que les épaules en veste des surplus de l’armée américaine, alors je n’ai pas de compte à recevoir de toi, ami lecteur, j’assume ma vie.
Je reviens donc à Berlin, auprès de mon père ce héros.
Berlin est une ville qui est à cette époque gardée par les 4 alliés, russes, américains, anglais, français, je verrai d'ailleurs construire le mur en août 61. Et le quartier anglais accueille un lieu de sinistre mémoire, du plus parfait style architectural germano-teuton, la prison de Spandau, dans laquelle sont emprisonnés les derniers criminels de guerre nazi.
Mais pourquoi donc te parlé-je de ça, ami lecteur attentif à mes propos ? J’y viens.
Depuis l’année 47 et le procès de Nuremberg, où il a été décidé que les prisonniers seraient regroupés dans un même lieu, il est de tradition qu’ils soient visités par un aumônier militaire français. Et donc mon père ce héros aura en charge pendant 5 années de rendre visite à Baldur von Schirach, responsable des Jeunesses Hitlériennes et Gauleiter de Vienne, Albert Speer, grand architecte du Reich et Ministre de l’Armement, responsable du STO (le vrai, Chou, tu vois, je suis), et enfin Rudolf Hees, dauphin de Hitler, qui rédigea sous sa dictée « Mein Kampf », et qui rejoignit pour des raisons encore obscure l’Ecosse en 1941.
Et donc mon père passa pendant 5 années, 540 heures auprès principalement d’Albert Speer qui était le plus assidu à ces après-midi pendant lesquelles il y avait un office religieux et une séance musicale.

Et me vient, en relisant l’article du Dauphiné qui fait suite à la parution d’un livre d’entretiens avec l’ensemble des aumôniers qui ont approché ces criminels de guerre, les paroles de Batlik que j’ai déjà mis en ligne, dans « Dernier cri » :
« Puisque je sais dès maintenant / Que de toutes façons / Je n’aurai jamais assez de temps / Pour te poser les vraies questions // Qui es-tu, que voulais-tu / Que je devienne ou que je fasse / Pour que je puise te regarder / En face ».
Alors, je vais te dire, Papa, le plus bel enseignement que tu m’aies donné, c’est de savoir un jour pardonner à son pire ennemi, parce qu’au bout du chemin, il y a souvent la rédemption. Et tous les matins, quand je me regarde dans la glace, et bien vois-tu, je n’ai pas honte de moi. Et parce que tu m’as appris ça, je peux t’avouer que tu es mon héros, Papa.